Bosnie : trois vétérans se souviennent

Agrandir l'image En novembre 2015, le Parlement européen a annoncé que le bilan définitif de la guerre de Bosnie s’élevait à 99 100 morts.

Par Édouard Dufour, Journal Adsum

Suite au morcellement de la Yougoslavie, il y a 25 ans, le Canada a déployé sous la bannière de l’ONU des milliers de militaires en Bosnie. Cette région du globe était alors déchirée par les combats faisant rage entre des groupes de belligérants, et la population civile était victime de violentes exactions. Trois vétérans ayant tous servi leur pays dans le cadre de ce conflit marquant racontent leur expérience.

Le sergent à la retraite Pierre Lalonde, vétéran du Royal 22e Régiment (R22eR), a d’abord servi en 1992 avec les premiers Canadiens envoyés en Bosnie. Il y est retourné en 2002 pour un deuxième déploiement. Commandant de section lors de sa première mission en Bosnie, il a contribué à la défense de l’aéroport de Sarajevo, un enjeu stratégique d’importance cruciale pour les forces de l’ONU.

Au moment où le convoi du Sgt (ret) Lalonde se dirigeait vers Sarajevo, il a reçu l’ordre de son commandant de peloton, le colonel (ret) Jones, d’amorcer l’assaut d’un groupe de Serbes bloquant le chemin. «Quand l’annonce a été donnée que nous allions tirer sur du monde, tous les gars écoutaient avec grande attention les ordres», explique le vétéran au sujet de ce moment critique. «Ils nous ont finalement laissé passer juste avant qu’on engage le combat. On a bien fait de ne pas attaquer. Après avoir passé le barrage, on a vu que les Serbes avaient dissimulé plusieurs chars d’assaut dans les montagnes. On en aurait mangé toute une!», commente-t-il avec soulagement.

Au cours de ce premier déploiement, le Sgt a effectué plusieurs patrouilles dans les villages de Bosnie. «Ça brassait encore quand on est arrivé», explique-t-il au sujet des combats entre les différentes factions s’opposant. «Les gars étaient prêts. On s’était beaucoup entraîné en Allemagne», relate Pierre Lalonde, ajoutant que la situation était cependant «difficile» pour les familles des militaires.

«On me donnait parfois l’ordre d’aller à certains endroits. Si ces directives n’avaient pas changé à la dernière minute, je ne serais probablement pas revenu. Le soir, lorsqu’on était dans nos tranchées, on voyait les bombes tomber sur nos camions en arrière […]. On a aussi trouvé des gens cloués aux murs dans certaines maisons», confie le Sgt (ret) Lalonde.

C’est en mars 1993 que l’adjudant-chef Camil Samson, aujourd’hui retraité, et ses collègues de la compagnie A du 2 R22eR, ont pris la direction de Visoko, en Bosnie. «Notre convoi a traversé des villages en feu. C’était l’anarchie totale», explique-t-il. Dès son arrivée à Visoko, des ordres de déploiement ont été donnés au major (ret) Pierre Lessard, le commandant de la compagnie dans laquelle évoluait l’Adjuc (ret) Samson.

Le lendemain, à l’aube, la compagnie A s’est dirigée vers Srebrenica, une ville enclavée entre deux chaînes de montagnes comptant alors près de 40 000 civils musulmans. Une menace constante planait sur la population s’y trouvant, puisque des forces militaires serbes hostiles l’encerclaient complètement. «On devait remplacer les Français menés par le général Philippe Morillon et notre mandat était de désarmer la population musulmane. L’entente avec les Serbes était qu’ils ne mèneraient pas d’offensive si l’ONU entrait et désarmait les gens de Srebrenica», relate M. Samson.

Une ville assiégée

«À Srebrenica, on gérait aussi les violations de cessez-le-feu et les négociations avec les bandits. Dans une pareille situation, c’est souvent celui avec la plus grosse gang qui mène. On n’avait pas le choix de parler à quelqu’un pour tenter de gérer la situation», précise M. Samson, qui a rempli au cours de sa carrière la fonction de sergent-major du 5e Groupe-brigade mécanisé du Canada et de sergent-major de commandement pour le quartier général de l’OTAN en Europe.

Les postes de défense de l’ONU de Srebrenica étaient installés en montagne, en différents points stratégiques, tandis que la cellule de commandement avait été aménagée dans une usine désaffectée située au cœur de la ville. Les fortes averses succédant au soleil plombant ont eu tôt fait de s’en prendre à la pérennité des murs de sacs de sable biodégradables qui avaient été construits «grâce aux pelles et aux bras des fantassins».

Les bombes et les tirs de mortiers des Serbes tombaient régulièrement à proximité des troupes de l’ONU se trouvant à Srebrenica. «Après un mois et demi, on a demandé au padré de rencontrer les gars. Il a confectionné un hôtel de fortune avec une table et une nappe blanche. Les soldats se sont ensuite assis sur des bancs de messe improvisés. Alors que le padré commençait sa messe, les obus ont commencé à tomber à proximité. Il s’est jeté au sol, tandis que les gars n’ont pas bronché. On lui a expliqué que ces tirs faisaient maintenant partie de notre quotidien», raconte Camil Samson.

«Un soir, j’ai couru dans le bois après une section de «soldats» musulmans pour les désarmer. Quelques heures plus tard, l’un des membres de cette section est venu me voir. Il était alors habillé de la tête aux pieds en civil. Plusieurs se déguisaient en soldats pour aller éliminer un ou deux Serbes la nuit. Le lendemain matin, on recevait des appels des Serbes pour nous dire qu’ils avaient tué des fermiers musulmans à titre de représailles», ajoute M. Samson au sujet de ce climat de violence qui prévalait.

«Sur le terrain et tout au long de notre carrière, nous n’avons jamais douté de la qualité de notre entraînement. À Srebrenica, mon commandant de compagnie, le Maj (ret) Lessard, a effectué un travail remarquable pour assurer une gestion très serrée et éviter les problèmes de discipline», relate le vétéran Camil Samson. «Notre compagnie était soudée et forte […]. Au final, c’est la camaraderie et la discipline qui ont permis à tout le monde de s’en sortir», confie-t-il.

Désastre économique

Contraints de recevoir l’aide humanitaire au compte-goutte, en raison du blocus des Serbes, les milliers de civils de Srebrenica avaient besoin de tout. Chauffant leur domicile au bois, ils manquaient gravement de ce précieux combustible puisque la ville avait été dépouillée, au fil du temps, de presque tous les arbres l’entourant.

Confrontés à une pénurie d’huile à moteur, les fermiers n’ont eu d’autre choix que d’utiliser de l’huile végétale afin de faire fonctionner leur machinerie. «De la fumée et une odeur particulière sortaient des tracteurs», se souvient Camil Samson. «Les gens vivaient avec la notion que l’argent n’avait plus aucune valeur. Quelqu’un m’a d’ailleurs offert 100 $ US pour acheter mon paquet de cigarettes», précise-t-il. Le vétéran confirme qu’une partie des denrées destinées aux militaires étaient même parfois détournées en chemin. «J’ai cassé le cadenas d’un conteneur qui devait être rempli d’aliments frais. Il ne restait qu’une caisse d’oranges pourries», commente-t-il.

À un certain moment de la crise, l’ONU a pris la décision de larguer des palettes de nourriture sur les montagnes de Srebrenica. «Les gens se sont précipités dans les montagnes. Les avions Hercules devaient passer à basse altitude pour effectuer les largages. Quand les livraisons ont débuté, certains civils ont reçu par accident des palettes de deux tonnes sur la tête», se remémore l’Adjuc (ret) Camil Samson.

Au moment où la détresse frappait de plein fouet Srebrenica, le vétéran André Archambeault était adjudant-chef au sein de la compagnie de service. «On fournissait aux gars tout ce qu’ils pouvaient avoir de besoin pour accomplir leur travail, comme de l’équipement et des rations», raconte-t-il. Ce militaire à la retraite témoigne des défis logistiques quotidiens d’alors : «Les Serbes arrêtaient constamment les convois. Il y avait des contrôles routiers partout. La progression des troupes dépendait toujours de comment les Serbes ou les Croates réagissaient. Parfois, l’adjudant de transport leur donnait du gaz pour que le convoi puisse passer.»

Le départ

C’est au milieu de la nuit, après trois mois à tenter de maintenir l’ordre à Srebrenica, que la compagnie de l’Adjuc (ret) Samson a quitté les lieux pour être remplacée par une autre. «On a quitté sans problème l'endroit, mais on aurait facilement pu en avoir. Les civils, avec qui plusieurs de nos gars s’étaient liés d’amitié, commençaient à se rassembler en nous criant de rester», raconte-t-il. «Les Serbes ne voulaient pas qu’il y ait deux compagnies en même temps dans la ville. Ils ont exigé de remplacer un peloton à la fois. Ils jouaient leur jeu. C’était la guerre et on n’avait pas le choix. Nous étions là pour maintenir une paix qui n’existait pas», constate le vétéran. En 1995, deux ans après le départ de la compagnie de l’Adjuc (ret) Samson, les belligérants serbes sont entrés dans Srebrenica et y ont massacré 8000 hommes et garçons musulmans.

«Ne regarde pas en bas»

Les risques des déplacements en montagne, augmentés par de la désuétude des véhicules de l’ONU (certains dataient de la guerre du Vietnam) et de la vétusté des infrastructures routières, étaient une préoccupation constante en Bosnie. Les véhicules des Canadiens en mission devaient circuler sur d’étroites routes montagneuses bordées de ravins escarpés. «Parfois, nous ne pouvions même pas voir le bord de la route lorsque nous étions à bord d’un véhicule», témoigne M. Samson. Celui-ci se remémore la chute d’un véhicule lourd «ML» et de son chauffeur dans l’un de ces ravins. «On pouvait suivre les marques profondes du bucket et des pneus qui frappaient le sol à chacun des tonneaux. Le moteur a été expulsé lorsque le véhicule a percuté des arbres. Quand on est arrivé, les Serbes avaient déjà mis le feu au véhicule. […] On a remonté le chauffeur en civière sur une distance de 200 mètres. Il était sonné et avait plusieurs fractures aux côtes», raconte l’Adjuc (ret) Samson.

Appartenance solide

Les vétérans Pierre Lalonde, Camil Samson et André Archambeault font tous partie de l’Association du Royal 22e Régiment. Chaque année, ils s’y retrouvent dans le cadre d’une dizaine d’activités de tout genre. Ils vont aussi les mercredis matins, de 7 heures à 9 heures, à la halte-bouffe des Galeries de la Capitale, «prendre un café, jaser et refaire le monde!». Les trois vétérans confirment que ces rencontres sont aussi une occasion de prendre des nouvelles de la santé des uns et des autres. «Même à la retraite, si quelqu’un a besoin de quelque chose, on va l’aider. On est tissé serré!» conclut avec le sourire Camil Samson.

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